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cazanaveGérard Cazanave (1961- 2015) - Quelle différence y a t il entre un pigeon ?  Ou  La dysfonction endocrine et la forme.

monde osteo 05a En hommage à Gérard Cazanave, décédé le 2 février 2015, le Site de l'Ostéopathie publie un de ses nombreux articles. Celui-ci a paru dans le Monde de l'Ostéopathie n° 5 – Janvier - Février - Mars 2013. Nous remercions M. Frédéric Zenouda, Directeur de la publication, de nous avoir donné l'autorisation de reproduire l'intégralité de cet article.

Quelle différence y-a-t-il entre un pigeon ?
Quelle différence y-a-t-il entre Mr Picwick ?

L’humour de Coluche[1], l’absurdité apparente de ces questions, nous rappellent que la consultation ostéopathique commence souvent par une succession d’interrogations, écheveau complexe de propositions hétéroclites que l’observation, la palpation et une pincée d’expérience démêlent plus ou moins bien.

La forme, l’aspect du patient, cependant, reste notre première impression, au sens grec du terme, notre premier pathein, qui signifie souffrir ou recevoir une impression. Ce pathein imprime déjà, avant toute anamnèse, avant le premier contact palpatoire, un préjugé sur la fonction de notre patient.

Cazanave omnLa fable qui suit se veut une illustration de la complexité de cette première information.

Monsieur Picwick, tête ronde et rougeaude, torse bombé, embonpoint sévère, frêlement supporté par deux pattes fines, a mal au pied droit.

Il décide lundi de consulter un ostéopathe non loin de son Pickwick Club où il se rend chaque matin.

Celui ci le reçoit rapidement et annonce à Monsieur Pickwick qu’il tricote un mauvais pull (adaptation anglo-saxonne de l’expression filer un mauvais coton) car le stress occasionné par une activité intellectuelle trop intense, a déréglé ses surrénales et occasionné un excès de cortisol dans le sang[2]. Ce cortisol va, selon le thérapeute, pousser la glycémie vers de dangereux sommets. Il est donc nécessaire de poursuivre le traitement ostéopathique afin de régler ce problème. Monsieur Pickwick, quelque peu impressionné par cette sentence, est d’accord pour suivre le traitement. Rendez vous est pris pour dans un mois.

La semaine suivante, Samuel Pickwick sur le chemin de son Club, à pieds comme tous les lundis, (cela constitue son sport hebdomadaire) observe que son pied droit le fait toujours souffrir. Il décide de recontacter son ostéopathe. Celui-ci est en congé, mais son remplaçant accepte de le recevoir. La consultation se déroule bien et Monsieur Pickwick apprend qu’il distille de mauvaises graines (expression signifiant que si ça continue cela ne va pas durer longtemps, le remplaçant est écossais !) car sa thyroïde est si malmenée par ses cervicales que, bientôt, elle va lâcher complètement et le contraindre à un traitement de substitution pour le restant de ses jours. Cependant un traitement ostéopathique adéquat, peut le sortir de ce mauvais alambic ! Monsieur Pickwick comprend l’importance de cette prise en charge et rendez-vous est pris pour dans un mois.Cazanave picwick

Le lundi suivant, au cours de son walking (jogging mais en moins enthousiaste) hebdomadaire, Samuel souffre toujours de son pied. Cultivant une confiance joviale dans la vie, il se résout à rappeler son ostéopathe. Trop surchargé de travail pour le recevoir, un rendez vous lui est proposé avec l’assistant du cabinet. La consultation est rondement menée par le jeune professionnel. Le cuboïde droit de Samuel reprend enfin sa mobilité sous les pouces agiles de l’assistant. Celui ci annonce à son patient qu’il mange trop de sucre (et ce n’est pas une expression, mais une réalité) et que son pancréas endocrine va s’effondrer. Quelques corrections alimentaires et un suivi ostéopathique restaurant la fonctionnalité de l’organe devraient le tirer de ce mauvais pas (là oui c’est une expression !)

Le lundi suivant, en plein effort, Samuel Pickwick s’aperçoit qu’il n’a plus mal au pied. C’est d’un pas alerte et guilleret qu’il traverse Baker Street et se fait renverser par un de ces jolis bus rouges.

Si ce funeste véhicule n’avait pas tiré un trait rouge sur le riant avenir de Samuel, quel aurait été son adaptation aux différents soins projetés ?

Quel aurait été son destin métabolique ?

Le dernier thérapeute a-t’il eut raison sur toute la ligne ou simplement est-il le seul à avoir répondu au motif de consultation ?

Le résultat immédiat doit-il être toujours une finalité ?

Bien d’autres questions sont soulevées par cette horrible fable.

La forme a influencé les trois praticiens.

Mais quelle différence y a t il entre Monsieur Pickwick surrénalien, monsieur Pickwick thyroïdien et monsieur Pickwick poly métabolique ?

On peut affirmer concernant les trois opérateurs que deux appartiennent à la catégorie que Still dénommait les « Engine Wiper[3] ». Lequel a, vraiment, commencé la restauration du moteur ?

Examinons les trois hypothèses :

1/ Monsieur Pickwick surrénalien : l’excès de cortisol va conduire à un syndrome cushingoïde, dénoncé par la forme caractéristique Pickwick. Comme il lui fut prédit sa glycémie va frôler puis bientôt dépasser les 1g/l et cet environnement cortisolé aura un effet immunosuppresseur.

L’itération du stress provoquant la libération des catécholamines[4], il faut s’attendre à un double impact[5] :

-     - La vasoconstriction rénale produira un dérèglement du Système Rénine-Angiotensine qui permettra à Samuel de bien retenir l’eau et le sel dans ses vaisseaux. Prise de poids et augmentation de tension artérielle seront alors ses compagnons de route.
- La surconsommation du précurseur de ces catécholamines, la Tyrosine. Ce déficit par déviation, sera délétère pour l’autre consommateur de tyrosine, la thyroxine, conduisant lentement à l’épuisement de la thyroïde.

Au final le tableau clinique sera dominé par une susceptibilité aux infections, une hypertension artérielle, une légère hypothyroïdie, une prise de poids par rétention hydrique.
Monsieur Pickwick surrénalien sera donc enrhumé, hypertendu, ses téguments infiltrés, il est fort probable qu’il ronfle et que la fragilité de sa peau soit dénoncée par des vergetures rouges et bifides.
Son ostéopathe devra donc s’intéresser de près à sa charnière dorso-lombaire, à la loge rénale et aux surrénales. Il ne maquera pas de le mettre en garde contre une alimentation trop salée.

2/ Monsieur Pickwick dysthyroidien : d’origine vasculaire et neurovégétative cervicale[6], la dysfonction de la thyroïde, victime des aléas d’une vascularisation et d’un drainage fragiles, va favoriser le stockage des graisses, consacrant l’inéluctable prise de poids.

Fatigué, le pas lourd, monsieur Pickwick va limiter ses déplacements. Plutôt bradycarde, il aura de plus en plus de difficultés dans son walking hebdomadaire. Son visage va s’arrondir (si, si, c’est encore possible !) son cou s’épaissir. Ses selles se feront rares et denses, l’inconfort digestif ira jusqu’à gêner le débattement de son diaphragme et cette pression anormale mettra en péril son sphincter cardio-tubérositaire. Le reflux gastro-œsophagien qui s’en suivra, produira de volatiles vapeurs d’HCl, qui vont quotidiennement agresser les bronches de Samuel qui ne pourra désormais plus éviter de ponctuer ses précieuses paroles d’un toussotement caractéristique.

L’exploration des anomalies lipidiques que son médecin lui impose tous les ans va (enfin !) virer au rouge. Elle pourra révéler une hypercholestérolémie et peut être une hyperglycémie qui vont l’amener doucement mais surement, sur le chemin de l’athérotrombose et du diabète.

Son ostéopathe saura contrôler son statut en iode, fer et sélénium, corriger l’alimentation pour que ses apports en tyrosine soient suffisants et non déviés ; il corrigera bien sur l’orifice supérieur du thorax et la région du cou, aponévrotique et vertébrale, traitera avec bonheur la mobilité de l’estomac si la tension abdominale autorise ce crédit.

Ces investigations amèneront le thérapeute vers le crâne, la région du péricarde, le diaphragme et les équilibres abdominal et postural qui ont vécu de trop grandes adaptations.

3/ Monsieur Pickwick polymétabolique est lui aussi tout en ventre et donne son nom à un syndrome spécifique[7].

Cette fois l’organe incriminé se cache dans les profondeurs abdominales de Samuel. Ce pauvre pancréas, sollicité depuis des années par des kilos de lemon curd, des litres de mélasse noire, de marmelade, augmentera au delà du raisonnable sa sécrétion d’insuline, amenant les cellules cibles à ne plus répondre aussi fidèlement à la translocation des Glucose Transporter (Les fameux Glut 4). Une hyperinsulinémie s’installe avec une élévation déjà notable de la glycémie. Le foie stocke, transforme s’épuise. Les surrénales sont, dés lors, refreinées par ce terrain sucré. La tyrosine est entrainée dans les cellules avec le sucre et quelques organes vont souffrir de cette déviation, dont la thyroïde et les fabricants de catécholamines.

N’oublions pas que ces à-coups glycémiques vont générer d’impérieux besoins en sucre qui vont pérenniser cette lente dégradation.

Samuel part tranquillement sur le chemin du diabète et des maladies cardio-vasculaires. Son ventre grossit, il ne voit plus ses pieds, respire mal, manque d’allant et cette carence en dopamine va perturber son psychisme jusqu’à la fameuse dépression dopaminergique de la post cinquantaine.

A la mollesse physique, se rajoute la léthargie morale, le manque de motivation, de joie de vivre, de projet.

Son ostéopathe saura dynamiser ce psychisme enlisé, par une approche somato-émotionnelle mais aussi par le rééquilibrage du terrain micro-nutritionnel et la correction des voies déviantes de cette tyrosine.

Pour conclure nous nous souviendrons que si la forme marque, consciemment ou inconsciemment, notre esprit, elle ne suffira pas à nous guider dans les méandres de physiopathologie humaine et palpitante.

Nous sommes ostéopathes, le mouvement est notre guide le plus fidèle. D’où vient notre patient ? Où va-t-il ? Voilà les vraies questions.

Il y a nécessité de lire ce mouvement pour traiter la cause et éviter les funestes mais réelles prédictions à long terme des ostéopathes de Samuel. Si celui-ci avait conservé son pas prudent et précautionneux d’obèse boiteux, il aurait certainement sans traitement, accompli l’une de ces trois destinées.

La clinique et la biologie vont être les projecteurs qui vont nous éclairer. Ne perdons pas de vue que la vie est mouvement et qu’il faudra toujours composer avec un panel de signes en constante évolution. Vous l’aurez compris : il n’y a de constant en matière de physiologie que la faculté du corps à évoluer autour d’un point d’équilibre sans jamais s’y fixer[8].

Merci Monsieur Pickwick pour cette leçon, cette tranche de vie, et pardon à Charles Dickens d’avoir malmené son héros.

Concernant le cas Pickwick : 

Et si la cause était le cuboïde ? Je laisse à votre fertile imagination le soin de comprendre pourquoi…

Gérard CAZANAVE DO MROF

Notes

[1] Qui perd perd ! 1978 sketch de Coluche qui pose l’absurde comme étincelle de l’humour.

[2] La phase d’adaptation au stress active l’axe Hypothalamo-Hypophyso-Surrénalien par la libération de Cortico-Releasing Hormone, entrainant la libération hypophysaire d’ACTH puis de glucocorticoïde par les surrénales. De Kloet et coll. 1998

[3] Essuyeur de moteur : selon A.T. STill, avoir une action qui se voit mais n’autorise pas la restauration de la fonction.

[4] Hormones ou neurotransmetteurs à base de Tyrosine : dopamine – noradrénaline - adrénaline

[5] Physiologie Humaine, de Boeck 2006 ; Lauralee Sherwood, P 560

[6] Louis Burn met en relation les dysfonctions de la thyroïde et les lésions ostéopathiques de C3, D1 et D2

[7] Nommé en 1956 par C.S. Burwell et coll, le syndrome Pickwick associe obésité et hypoventilation

[8] Katchalsky et Prigogine, prix Nobel (1977) en thermodynamique démontrent qu’un système vivant biologique fonctionne nécessairement loin de son état d’équilibre: phénomènes oscillatoires autour de ce point d’équilibre.

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