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Carl P. McConnell (1874-1939) : Premiers temps de l’ostéopathie

J’ai rencontré l’ostéopathie en août 1894 à Red Wing, dans le Minnesota, en tant que patient du Dr Charles E. Still. Quelques jours plus tard, j’ai rencontré le Dr Arthur G. Hildreth, venu remplacer le Dr Charlie parti en vacances. Je souffrais d’un mal diagnostiqué comme atrophie débutante des nerfs optiques, consécutive à une blessure à la nuque. Ce mal m’avait obligé à abandonner mes études à l’université du Wisconsin. J’avais consulté plusieurs spécialistes, tous étant d’accord pour reconnaître que ma condition était sans espoir. Cet essai de l’ostéopathie constituait pour moi l’ultime recours.

Le Site de l'Ostéopathie remercie Pierre Tricot de l'avoir autorisé à publier cet article


Carl P. McConnell (1874-1939)
Diplômé de l’American School of Osteopathy (1) promotion 1896.
Président de l’American Osteopathic Association, 1904.
Co-auteur avec C. C. Teall, DO d’un manuel d’ostéopathie, La Pratique de l’ostéopathie.
Primé par l’American Osteopathic Association pour ses recherches en ostéopathie et son œuvre littéraire.

Article constituant le chapitre XXIV du livre de Arthur Grant Hildreth  : The Lengthening Shadow of Dr. Andrew Taylor Still. Simpson Printing Company, Kirksville, Missouri, 1942. Traduction Pierre Tricot, 2013.


Premiers temps de l’ostéopathie

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J’ai rencontré l’ostéopathie en août 1894 à Red Wing, dans le Minnesota, en tant que patient du Dr Charles E. Still (2). Quelques jours plus tard, j’ai rencontré le Dr Arthur G. Hildreth (3), venu remplacer le Dr Charlie parti en vacances.
Je souffrais d’un mal diagnostiqué comme atrophie débutante des nerfs optiques, consécutive à une blessure à la nuque. Ce mal m’avait obligé à abandonner mes études à l’université du Wisconsin. J’avais consulté plusieurs spécialistes, tous étant d’accord pour reconnaître que ma condition était sans espoir. Cet essai de l’ostéopathie constituait pour moi l’ultime recours.
Au cours de l’été et de l’automne qui suivit, l’amélioration de ma condition fut évidente. Ce que j’ai personnellement vécu et observé à Red Wing a instillé en moi confiance et enthousiasme envers l’ostéopathie.
Il y avait vraiment beaucoup de patients, aussi bien des cas aigus que des cas chroniques. Au cours du printemps et de l’été de cette année là, le Dr Charlie eut à traiter plusieurs centaines de cas de diphtérie, avec des résultats remarquables. Étant quelque peu au courant des effets dévastateurs de la maladie, cela produisit sur moi une profonde impression (4). Il m’est arrivé de l’accompagner lors de visites qu’il rendait à des patients de la campagne. Les familles des malades, m’ont rapporté le travail considérable et remarquable qu’il accomplissait pour eux.

En octobre, je me rendis à Kirksville. Le Dr. H. E. Patterson était alors le secrétaire de l’institution ostéopathique. À cette époque, il encourageait peu les gens à entreprendre l’étude. L’institution était submergée de patients, plusieurs milliers, qui grevaient ses possibilités. À cela s’ajoutait la construction du nouvel immeuble ; cela ne laissait que peu de possibilités pour organiser un enseignement. Finalement nous avons été six à persuader les autorités de nous laisser commencer un enseignement. Plus tard, à l’automne, de nombreux autres nous ont rejoints.
À cette époque, et pour plusieurs années encore, presque tous les étudiants qui se lançaient dans l’étude de l’ostéopathie le faisaient suite à des expériences personnelles ou familiales démontrant son efficacité. Évidemment, une telle motivation entraînait un fort enthousiasme pour la science, et instillait chez l’étudiant une détermination à la maîtriser au mieux.
Cet esprit d’enthousiasme s’est avéré des plus utiles. Il nous a porté au long d’une période au cours de laquelle le travail scolaire était bien peu organisé ; il a également été d’une grande aide dans le public, à une époque où l’ostéopathie, comme tout œuvre pionnière, avait à créer son audience. Chacun se rendait pleinement compte que son succès futur dépendait de son aptitude à obtenir des résultats cliniques. Bien que l’étudiant ait toute possibilité de connaître ce que faisaient le Dr Still et les quelques uns qui avaient alors étudié sous sa direction, très peu s’éloignaient de la maison mère. On pouvait les compter sur les doigts de la main. Ils étaient confrontés aux sceptiques ; ceux qui étaient le plus convaincus à reconnaître le « cadeau » mis à leur disposition par le Dr Still et de sa famille, pensaient que la connaissance ostéopathique ne pouvait s’enseigner à d’autres. Bien que l’American School of Osteopathy ait commencé en 1892, que ses diplômés aient connu de bons succès dans leur pratique et que des milliers de patients aient été traités efficacement à Kirksville par différentes personnes de l’équipe médicale, cette question continua d’être débattue chez les profanes pendant plusieurs années encore.

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Peu de temps après mon arrivée à Kirksville, je suis allé voir le Dr Still à son domicile. Il allait très bien et dégustait un verre d’eau. Ce qui m’a impressionné à l’époque (et cette impression ne s’est jamais démentie), c’est sa bienveillance. Après un mot de salutation gaie et informelle, il s’enquérait sincèrement de votre bien-être. En réalité, cela a toujours été une caractéristique évidente de la famille du Vieux Docteur, de Mme Still, des garçons et de la fille. Si je parle de cela, c’est que, selon moi, cette évidente sincérité émanant de chacun a grandement contribué au développement de l’ostéopathie.

J’ai très étroitement côtoyé chacun des membres de la famille, pendant plusieurs années. Chacun d’eux ressentait que le succès de l’étudiant dépendait étroitement de l’assistance de la profession. Rien ne semblait les rebuter. Ils ne demandaient qu’une seule chose, et à juste titre : la loyauté envers les principes de l’ostéopathie. Le temps passant, je crois que personne parmi nous ne se rend vraiment compte de ce que l’esprit de cette famille a réellement accompli. Leur parcours a été particulièrement difficile ; non pas à cause d’un manque de vision, mais bien plutôt à cause des caprices d’autrui.

Une année, j’ai passé plusieurs mois d’été avec le Dr Harry Still (5) à Evanston, Illinois. Il était à la tête d’un gros cabinet nécessitant plusieurs assistants. Il avait une remarquable clientèle et à ce jour, j’entends encore parler du bien qu’il a fait là-bas. C’est le type d’activité qui, conjointement à celle déployée à l’institution parente, a déterminé le futur de l’ostéopathie. Il faut garder présent à l’esprit ce qu’a signifié pour l’ostéopathie le travail de pionnier exécuté par le Dr Harry à Evanston, puis à New-York (6), comme celui du Dr Charly à Red Wing. Cela signifiait qu’un individu pouvait s’éloigner du lieu d’origine, ne plus en recevoir d’aide et démontrer brillamment l’efficacité de l’ostéopathie dans le monde. Pas de faveur particulière, aucune loi pour le protéger et pas de tribunal à courtiser ; seulement un combat à découvert, reposant sur le mérite. C’est dans cet esprit combattant, montrant eux-mêmes l’exemple, que les membres de la famille Still ont entraîné leurs partisans dans leur sillage.

Nous devons nous rendre compte que dans le début des années 1890, la pratique de Still s’était amplifiée au point de dépasser largement ses capacités. Des milliers de patients venaient de toutes parts et il y avait à cette époque peu de compétences pour l’aider. Le problème de l’enseignement devint donc particulièrement prégnant. Les bâtiments étaient inadaptés. De plus, n’existait alors aucune loi permettant de soutenir la pratique.

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Ceux qui ont fréquemment vécu au milieu d’eux, se rappellent ces premiers temps de l’ostéopathie ; particulièrement ces dernières décennies où les problèmes relatifs à la profession ne cessent de s’accumuler. Nous qui sommes la profession d’aujourd’hui pouvons penser que nous avons des problèmes à résoudre, et nous en avons effectivement, qui nous tombent dessus régulièrement. Mais regarder en arrière vers les premiers temps de la profession constitue un merveilleux stimulus.

Ainsi, ces « premiers temps » que j’ai personnellement connus ne furent que les premiers tourments de l’ostéopathie ; et ceux qui ont suivi ne sont, en comparaison, que les douleurs de croissance d’un enfant vigoureux. On ne peut guère les comparer aux premiers jours de l’indomptable esprit pionnier qui les a précédés. C’est l’époque où la mesure de l’esprit originateur a été mise à l’épreuve. Par bonheur, c’est le même génie qui a dirigé les activités organisées et les a fait progresser. Mais l’ostéopathie avait déjà été testée auparavant de manière aventureuse dans le creuset de la véritable expérience clinique.

C’est dans l’arrière-plan conduisant à l’ostéopathie organisée que les premières batailles cruciales ont été menées, que les expérimentations ont été conduites et les théories testées, et que l’élément humain a affronté les épreuves auxquelles peu auraient pu résister. C’est de là qu’est sortie triomphante, l’ostéopathie. Bien que le premier chapitre de l’ostéopathie organisée ait eu à lutter abondamment, il convient de ne pas oublier l’histoire de son établissement.

Pour comprendre ce que la science a eu de révolutionnaire, il convient de mieux cerner ce qu’étaient les conditions médicales de la période qui a précédé 1874, date de la découverte de l’ostéopathie.

C’était une période où des drogues drastiques étaient abondamment utilisées ; la chirurgie était l’ultime recours ; les bactéries responsables des maladies étaient inconnues ; les spécialités n’étaient pas développées ; le perfectionnement des laboratoires n’existait pas. Le moindre degré de fièvre devait être énergiquement combattu. La connaissance des infections focales était pour le futur. Et le système sanitaire moderne était inconnu.

Le développement actuel du savoir médical est particulièrement frappant si on le compare à ce qu’il était il y a un demi-siècle. Grâce aux connaissances en hygiène, beaucoup de maladies d’origine bactérienne sont sous contrôle. Le taux de mortalité de nombreuses maladies a considérablement diminué. L’espérance de vie a augmenté. Une plus grande connaissance des forces environnementales et des principes d’hygiène a contribué à améliorer les états de santé. Une connaissance beaucoup plus grande de toutes les sciences médicales a, en conséquence, vu le jour.

L’une des caractéristiques significatives de tout cela est la confiance grandissante placée dans les ressources naturelles du corps. En d’autres termes, grâce à une meilleure compréhension des facteurs contribuant à la santé, tant au niveau de l’hygiène, du régime alimentaire que de l’environnement, l’organisme humain dispose de meilleures conditions pour se rétablir. Tout cela est très signifiant parce qu’ainsi sont reconnus l’importance de la prévention et de l’immunité et le fait que les processus réparateurs ultimes sont inhérents.

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Cette reconnaissance est le point fondamental que le Dr Still a défendu avec acharnement : que l’on devrait donner à l’organisme la possibilité de s’affirmer le long de voies normales ; que la maladie est une condition du corps, entièrement naturelle, quoique anormale ; et que les premières considérations dont il faut tenir compte en corrigeant un mécanisme anormal consistent à s’assurer que les parties structurelles soient intactes et l’environnement harmonieux de sorte qu’il soit libre d’exprimer par lui-même la normalité. Les pratiques ostéopathiques et chirurgicales ont abondamment conforté ce point de vue.

Alors comme aujourd’hui, l’innovation a été combattue par la violence et la calomnie. Alors comme aujourd’hui, les résultats cliniques ont intéressé le public, pas l’autorité autoproclamée. Ce public est, comme toujours l’ultime cours d’appel.

Ces premières années ne devraient pas être sous-estimées. Elles ont véritablement constitué les années de fondation, celles au cours desquelles les principes ont été établis. Et au cours des soixante années qui viennent de s’écouler, l’application pratique a solidement reposé sur les mêmes fondements.

Il s’agit des principes fondateurs, principes complets, pour le développement et le maintien desquels le Dr Still a lutté si durement. Et c’est précisément pour cela que lui et sa famille ont enduré privations et opprobre dans les premières années. Personne ne devrait commettre l’erreur de penser qu’il n’y avait aucune force pour les guider et les soutenir pendant toutes ces années. Mais le courage humain a été testé à l’extrême pour finalement émerger glorieusement du processus.

Le génie du Dr Still se développant progressivement, il y eut des résultats cliniques qui inspirèrent une étude et un effort thérapeutique continus. Il est vrai, qu’il a été guidé par la lumière ; mais la dureté des coups, de l’ostracisme social fut un prix que bien peu auraient accepté de payer. Après que le cours du temps lui ait apporté quelque affluence, il n’oublia jamais une personne qui l’avait aidé dans les premiers temps. J’ai régulièrement vu cela se démontrer au cours du temps.

Il m’est arrivé parfois de voyager avec lui. Il me confiait sa bourse. Les tickets de retour étaient toujours achetés avant le départ ; car avant d’être allé bien loin, il avait rencontré quelque vieil ami essuyant des revers. Et à cause de l’amitié des premières années, le contenu de la bourse diminuait rapidement. Il m’a souvent exprimé qu’il ressentait ce don comme un bienheureux privilège. Et il ressentait la même chose à propos de ses services professionnels.

Il était perpétuel étudiant, observateur pénétrant et infatigable travailleur. Et quelque chose de plus : penseur original. Son génie était celui de l’esprit créatif. Il discernait clairement la complétude de la nature, qui exprime une intelligence parfaitement ordonnée. Il avait, dans le véritable sens du terme, un profond respect pour les activités et manifestations de la nature, qu’il considérait comme partie de l’intelligence divine. J’ai également pu constater qu’il maintenait dans son action mentale un équilibre entre méthodes déductive et inductive. Aucune des deux méthodes ne dominait jamais l’homme. Chacune servait un but. Intuitivement, du point de vue philosophique, le concept universel prédominait. Mais dans le développement scientifique, la méthode inductive, le particulier et l’expérimental tenaient le parfait équilibre. Il était, dans le véritable sens du terme, béni par une conscience mystique qui l’a sans aucun doute soutenu à travers plus d’une épreuve.

Il est un point sur lequel je voudrais insister, c’est que l’étude et l’expérimentation continues, étaient ses moyens d’augmenter la connaissance et de la rendre pratique. Bien qu’existe une foi constante dans l’ordre et la complétude de la nature, les détails nécessaires étaient obtenus par le travail acharné. Et une grande partie de son meilleur travail a été accomplie entre ses soixante cinq et ses soixante quinze ans.

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Le Dr Nettie H. Bolles (7) a été notre professeur d’anatomie. Les cours se donnaient dans une petite maison, connue comme « première école d’ostéopathie » (8). C’était l’époque où la seconde école, une construction imposante, était en construction.

Après quelques mois d’instruction en anatomie et en physiologie, le Dr Still nous a pris sous sa supervision directe pendant plusieurs mois. Nous le retrouvions dès six heures et demie du matin, jamais plus tard que sept heures et pendant deux heures, sans interruption, il nous martelait avec la palpation et les principes ostéopathiques. Puis, nous étions répartis dans l’équipe du dispensaire jusqu’à midi. L’après-midi était consacrée à d’autres cours.

L’instruction se faisait sur le sujet vivant. Il y avait une grande variété de cas. Quasiment tous les patients, qu’ils soient de la clinique privée ou du dispensaire, étaient ravis de se présenter comme sujets, particulièrement sous la supervision du Vieux Docteur.

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Plus je repense à ces expériences, plus je constate la sagesse du Dr Still. Il était pénétré par la pensée que le seul moyen logique d’enseigner à l’étudiant est de s’assurer que la complète signification de la philosophie ostéopathique lui soit inculquée. Il n’y avait pas de demi-mesure : il n’était aucunement question de suggérer que la technique puisse être une méthode de thérapie, ou la caractéristique de la science ostéopathique. Il insistait sur le fait que l’étudiant devait atteindre une solide compréhension du fondement biologique ostéopathique. L’aspect technique était relégué au rang de considération relativement mineure, dépendant évidemment de l’habileté mécanique, mais considérée seulement comme moyen destiné à servir un but. Il désirait avant tout nous faire accéder au concept palpatoire, incruster profondément en nous la méthode d’approche structurelle, et alors, pas besoin de routine technique, qui abrutit tant la jugeote.

Il croyait qu’instruction académique et travail clinique devaient être présentés conjointement. L’abstraction sans support concret n’avait à ses yeux que peu d’intérêt. Les différents sujets du programme étaient approchés d’un point de vue ostéopathique. Il ne fait aucun doute que c’est de cette manière que l’on peut obtenir une connaissance efficace en clinique ostéopathique. Cela développe la réelle signification des potentialités du corps, de la certitude que la guérison vient forcément de l’intérieur et des mesures thérapeutiques devant être mobilisées dans le but d’obtenir le rétablissement. Il corrélait les différents sujets scientifiques de manière que l’étudiant puisse se rendre compte qu’il existe un principe unificateur regroupant tous ces soi-disant départements ; et il donnait des raisons supplémentaires expliquant pourquoi les détails structurels sont si importants et s’enthousiasmait à leur étude.

Le Dr Still était un amoureux du détail. Sa considération de l’anatomie dépassait largement la structure : il y incluait l’histologie, la physiologie, la pathologie et la chimie. Aucune de ces sciences n’étaient dissociables. Elles constituaient un tout unifié. La symptomatologie entrait dans la même catégorie. Le corps vivant devait être examiné dans sa totalité.

C’est à travers la coordination du cerveau et de la main que la nature du normal comme de l’anormal est ressentie. La maladie ne peut être autre chose qu’une condition. Et le moyen de remonter complètement à sa source est d’examiner vraiment le mécanisme en détail.

Cela signifie une profonde connaissance du « ressenti » du tissu ; de ses réponses, des ses relations structurelles et des ses coordinations physiologiques et chimiques ; en un mot, de la signification sous-jacente des changements tissulaires. La seule manière de ressentir la structure, c’est par l’organe du toucher. La vue et le toucher sont deux sens importants, établissant un pont entre le monde extérieur et le cerveau. Jour après jour, le Dr Still martelait en nous ces vérités.

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Un tel entraînement est inestimable. Il est quelque peu similaire au travail de l’étudiant ingénieur qui combine l’instruction académique au travail en atelier d’usinage. Après tout, les mesures ostéopathiques, dans un certain sens, sont essentiellement de l’ingénierie anatomique.

Je me rappelle très nettement la grande difficulté que nous avons tous rencontrée dans l’apprentissage du ressenti des lésions. Le Dr Still était patient avec nous, mais également insistant et ferme. Il fallait traverser deux ou trois mois apparemment sans espoir avant de parvenir à quelque compréhension. De tout mon travail ostéopathique, cette période a été la plus éprouvante. Nous ne parvenions même pas à commencer de ressentir avec quelque degré de certitude ce que ceux qui étaient entraînés ressentaient apparemment si aisément. Nous savions bien que les autres avaient eu à traverser les mêmes difficultés et ils nous encourageaient, mais ce fut néanmoins une période cauchemardesque qui hantait nos jours et nos nuits. Nous vivions simplement l’ostéopathie. Ainsi, chacun de nous ne cessait de se demander s’il arriverait un jour à quelque chose.

Je me rappelle un matin de cette époque où le Dr Harry entra dans la salle de classe, compris d’un regard la situation et me fit signe très solennellement de le suivre pour me parler en a parte. Nous sortîmes dans le couloir. « Alors, » dit-il, « je te vois très anxieux à propos de ta palpation. » Je répondis avec empressement que je l’étais effectivement. « Eh bien, je vais te donner une splendide formule qui rendra ton sens du toucher particulièrement aigu. Peut-être que le père te l’a déjà proposée. » Appâté, je lui ai demandé de quoi il s’agissait. « Eh bien, va donc jusque chez moi et fend du bois tout le reste de l’après-midi et tes doigts deviendront certainement sensibles. »

Le Dr Hildreth a fait partie des tout premiers diplômés. Personne, autre que lui, n’a été aussi proche du Vieux Docteur et de sa famille. Sa loyauté, sa vision et sa fiabilité ont constitué un rempart contre lequel se sont acharnées beaucoup de tempêtes. Son habilité et son dévouement ont aidé à organiser et à diriger la profession au moment où elle sortait du cadre d’une affaire familiale. Et depuis lors, il a été un participant actif et un conseiller de valeur pour la profession.

Il a commencé le travail au milieu des mille et un problèmes réclamant solutions. Cette période d’une dizaine d’années a été particulièrement difficile. Les patients réclamaient des soins, le travail de l’école devait être organisé et amélioré, la situation de l’activité devait se régulariser, de nouveaux plans devaient être développés et, non des moindres, la reconnaissance juridique être assurée.

Il n’y avait aucun précédent auquel se rattacher. C’était en tous points un travail de pionnier. Tous les problèmes rencontrés réclamaient du jugement et de la clairvoyance. Ils ne concernaient pas que le présent ; il fallait considérer le futur. Le miracle, c’est qu’ils aient fait si bien et n’aient commis que si peu d’erreurs.

Face à l’impasse législative, le Dr Hildreth a souvent été considéré comme « l’homme de la situation ». Pendant des années, il a été l’autorité en matière de législation. On réclamait ses services de près et de loin pour apporter la victoire à partir d’une apparente défaite. Et bien souvent, il a réussi. Son évidente sincérité, sa croyance en la justesse de la cause a retourné la marée dans de nombreux combats législatifs. Ses connaissances de première main des problèmes professionnels et législatifs ont été inestimables.

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Lutter pour l’opprimé peut être avantageux, mais dans ces combats législatifs, c’est une revendication de justice, appuyée par d’indiscutables résultats cliniques qui l’a emporté. Il est vrai que le contraste avec la violence de l’opposition a peut-être aidé à tourner les choses en notre faveur, mais néanmoins, ce qui s’est dressé comme tour imprenable c’est la simple justice et le droit de l’affirmation ostéopathique. La capacité et l’habileté déployées par le Dr Hildreth pour représenter son bord est ce qui fit souvent basculer de nombreux législateurs.

Ce qui est demeuré intact, ce sont les principes de l’ostéopathie. S’il fallait parfois accepter une défaite, elle servait de base pour une future tentative plus vaste et signifiait souvent l’obtention de meilleurs résultats finaux que ceux amenés par les succès précédents.

Il est une qualité de grande valeur dont peu de personnes ont, je crois, comparativement eu conscience et apprécié. C’est que ceux qui étaient proches du Vieux Docteur étaient inspirés par quelque chose ressortissant à l’esprit de croisade. Comme je l’ai laissé entendre, l’esprit de cette famille était une réalité bien vivante. Ils savaient ce qui avait été accompli et pouvait l’être. Ils n’étaient pas opportunistes, simplement désireux d’attendre leur heure. Il y avait chez eux une connaissance et une foi tirant son origine d’une évidente expérience. Ce n’était ni spéculatif, ni extravagant.

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Cette foi vivante fut conservée intacte et son développement alla au pas de la croissance de l’ostéopathie. Évidemment, elle fut la lumière montrant le chemin à travers plus d’une difficulté : le retour de tout effort constructif. On ne peut trouver meilleure illustration que la coopération tranquille et aimante de Mme Still. Elle était souvent consultée. Ses opinions étaient puissantes, pleines de dignité et toujours orientées vers le plus grand intérêt pour l’ensemble de la profession. Blanche Still (9) avait grandi au milieu de ces expériences. Son entraînement, son support et son avis ont largement contribué au développement de l’ostéopathie. Ces affirmations ne sont pas dites dans un sens laudatif. Elles font partie du fondement de l’ostéopathie.

Une évidente cohérence sous-tendait toutes les activités impliquant la croissance de l’ostéopathie. À l’évidence, de nombreux facteurs étaient impliqués et il fallait les rassembler en un ensemble méthodique. Loin de moi le désir de transmettre l’idée qu’il n’y eut pas quelques voies de traverse mineures. En fait, il y en eut plein et il ne fait aucun doute que des erreurs temporaires furent commises. Mais les principes fondamentaux, la direction générale à suivre sont demeurés évidents. Ce sur quoi je désire insister, c’est le fait que la nature et la force de l’école ostéopathique étaient étendues. La difficulté surgissait au niveau de choses qui, proportionnellement, étaient des détails.

Chacun savait que nous construisions pour le futur. Ce n’était pas un problème de bénéfice personnel, comme le montrait journellement les sacrifices consentis. La question essentielle était l’établissement d’une solidarité. C’était vrai aussi bien pour le développement de la profession que pour celui des clientèles.

Les Drs Charlie et Harry, les Drs Hildreth, Alice Patterson, George Tull, Sam Landes et quelques autres étaient chargés d’assister l’enseignement des étudiants. Et cela venait s’ajouter à leur travail au sein de l’équipe. Pourtant, l’intérêt commun était fort et sympathique. Chacun donnait le meilleur de lui-même, sans rechigner. J’en garde le sentiment de la manière dont chacun réagissait à la grande aventure d’être un participant actif au développement d’un nouveau système amenant le soulagement à des milliers de gens. Ils étaient sensibles à leurs responsabilités, travaillaient et étudiaient souvent tard dans la nuit pour se perfectionner. Ce fut une période émouvante, surchargée, le temps d’une ostéopathie non frelatée.

Ce ne fut pas une période de compromis ou de substitution, mais un travail ostéopathique bien net et une aspiration constante, dans l’urgence, pour appliquer les principes de manière étendue. Personne ne pensait que le dernier mot avait été dit. Le Vieux Docteur ne cessait d’insister sur le fait que « seule la queue de l’écureuil était visible. » Chacun était encouragé à creuser (10). C’était un formidable laboratoire clinique et il était ostéopathique ; et le rétablissement des patients venait certifier la validité de son développement. Le succès dépendait entièrement des résultats ; voilà qui instillait une certaine dramatisation.

Le Dr Still était très actif, aussi bien du côté du travail professionnel que de l’enseignement. Ses services étaient recherchés dans tous les départements et librement accordés. Son profond savoir et sa grande expérience nous surprenaient toujours. Il parvenait à faire passer tant de choses en si peu de mot, et pouvait obtenir de tels résultats dans des cas qui semblaient à d’autre insolubles, qu’il n’est pas étonnant qu’il ait été si respecté.

Ce qui transportait le praticien, c’était sa connaissance dans le détail de l’anatomie appliquée, la manière dont il sentait, la manière dont il répondait et la manière dont le l’anormal s’éloignait du normal. L’abondance et la variété du matériel clinique procurait une richesse d’expérience sur le sujet vivant. Il n’était pas question de méthode d’approche clinique. Le problème était d’être capable de découvrir, diagnostiquer et corriger les lésions anatomiques. Telle était la caractéristique essentielle sous-tendant l’activité professionnelle.

La majorité des gens qui venaient à Kirksville se faire soigner avaient fait le tour des centres médicaux du pays et dans bon nombre de cas de l’Europe. Il n’est pas surprenant que les membres du personnel se soient sentis particulièrement humbles et reconnaissants de pouvoir procurer du soulagement à tant de personnes souffrantes. Dans le même temps, les gens du personnel faisaient de leur mieux pour éduquer les étudiants de manière que le monde extérieur puisse en profiter. Ce n’était pas une communauté centrée sur elle-même ; elle était au contraire parfaitement consciente des nombreux problèmes et difficultés.

À cette époque et en ce lieu, elle détonnait particulièrement par rapport au cours général de l’histoire ; le prophète était très honoré dans son propre pays. Les habitants de Kirksville se rendaient parfaitement compte de la signification de l’ostéopathie et ce qu’elle signifiait pour l’humanité. Ils étaient chaleureusement accueillants et des centaines parmi eux ouvrirent leurs foyers aux patients. Ils assistaient aux conférences publiques du Dr Still et aidaient de mille et une manières à la promotion d’une meilleure compréhension de l’ostéopathie. Nombre de nos meilleurs praticiens étaient des enfants de Kirksville et de ses alentours.

Relativement à l’ostéopathie, l’une des choses les plus frappantes a été sa clientèle. Il est probable qu’aucun autre système dans l’art de guérir n’a eu de parrainage aussi intelligent que l’ostéopathie. Il ne peut y avoir qu’une seule explication – les résultats. Il n’a jamais été fait pour l’ostéopathie de publicité dans le sens où on l’entend généralement. La grande majorité de ses praticiens, suivant en cela l’exemple du Dr Still, ressentaient que les résultats cliniques étaient la seule chose permettant d’obtenir la faveur du public. Le travail du Dr Still était célèbre pour cela ; au point que de nombreux patients se plaignaient du manque d’information accessible au grand public.

Ce fut amplement la même chose lorsque les premiers diplômés s’égaillèrent dans le pays. Ils créèrent des cabinets et d’une manière générale eurent beaucoup de travail. Il y avait pourtant une différence. Pratiquant sans autorisation, ils encouraient le sérieux risque d’être traînés devant les tribunaux. Ceux-ci les déclaraient rarement coupables. D’ailleurs, la situation fournit souvent l’occasion au praticien et à ses amis de présenter au pouvoir législatif un projet de loi visant à la reconnaissance de l’ostéopathie. Cela montre que si une loi louable peut être présentée au public et soutenue de manière cohérente pendant suffisamment longtemps, le public se montre presque invariablement juste.

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Lorsque je vins pour la première fois à Kirksville, le Dr William Smith (11), l’un des premiers enseignants, avait quitté l’institution. Il revint peu de temps après et réintégra l’équipe d’enseignement. Sa formation anatomique était des meilleures. C’était un brillant enseignant.

Pendant une année ou deux, les Drs Charles Hazzard, Turner et M. F. Hulett, M. E. Clark, C. W. Proctor accomplirent un énorme travail pour l’organisation future du programme d’étude et tous demeurèrent au sein de l’équipe enseignante pendant plusieurs années.

Le Dr Turner Hulett fut un solide conseiller, toujours disponible. Personne n’avait plus que lui à cœur les intérêts de l’ostéopathie. Il avait probablement une vision du futur de l’ostéopathie que peu d’autres atteignirent.

Le Dr Charles Hazzard fut l’un des enseignants les plus rigoureux et les plus populaires. Son esprit compétent et studieux aida de manière marquée au développement et à l’organisation du travail du début ; au point qu’une considérable partie de notre littérature actuelle porte l’empreinte inhérente de son travail (12).

Mon expérience en ostéopathie m’a depuis longtemps convaincu qu’elle est un système complet dans l’art de soigner. Comme le montrent presque toutes les descriptions, l’ostéopathie s’est à l’origine construite sur une pratique faite de cas « désespérés ». Elle n’a jamais été limitée à une catégorie restreinte de cas ou de tissus, ou à quelque région du corps. À l’évidence, ses principes embrassent les processus de toutes les parties du corps. Il est vrai que nous avons encore beaucoup à apprendre ; mais ce que le temps ajoute progressivement à l’étude et à l’expérience ne fait que confirmer sa pertinence fondamentale. À cause de la complexité du corps et de l’habileté nécessaire à l’application des principes jusqu’aux tissus les plus fins, c’est une pratique difficile. Nous avons eu beaucoup d’imitateurs qui, d’une certaine manière, ont révélé la crédibilité de l’ostéopathie mais qui ont, par ailleurs, sans aucun doute donné nombres de fausses images de ce qu’elle est. On a coutume de dire que l’ostéopathie est valable, pourvu qu’elle soit pratiquée par un praticien correctement formé. Cela est tout à fait vrai. Un point de vue cohérent et systématique est essentiel car les principes concernent toutes les sciences. La réelle difficulté réside en l’obtention des aptitudes nécessaires à une application minutieuse. D’une manière évidente, les plus grands problèmes sont ceux qui sont venus de l’intérieur de la profession.

La question de la reconnaissance légale est importante. Nos collèges assurent des cours sérieux, préparant le futur diplômé à la pratique générale. Le diplômé mérite largement d’être aidé. Il devrait avoir toute liberté dans l’application de sa méthode de traitement. Le législateur devrait se rappeler que la science ostéopathique a largement dépassé l’état expérimental ; qu’elle a permis le soulagement et le rétablissement d’innombrables personnes ; et que le praticien ostéopathe est profondément conscient des principes selon lesquels il travaille, tout en restant à l’écoute du progrès scientifique.

Bibliographie

Comeaux, Zachary, 2008. Incendie sur la prairie. Pierre Tricot, Granville, 250 p., ISBN : 978-2-9509175-3-9.

Schnucker, R. V., 1991. Early Osteopathy. The Thomas Jefferson University Press, Kirksville, Missouri, , ISBN : 0-943549-11-6.

Trowbridge, Carol, 1999. La Naissance de l'ostéopathie. Sully, Vannes, 292 p., ISBN : 2-911074-16-5.

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