Menu

Une sélection des livres de la bibliothèque...

 PT 04Droit de réponse : Étiquette et contenu - Auteur : Pierre Tricot DO

Suite à l'article de M. le prof. C. Hamonet Andrew Taylor Still et la fondation de l’ostéopathie Contribution historique et anthropologique nouvelle*, nous avons reçu de Pierre Tricot, ostéopathe DO un courriel nous demandant d'utiliser son droit de réponse en publiant l'article qu'il nous transmettait. Dont acte. Jean-Louis Boutin.

* Extrait de la Revue de Médecine Manuelle Ostéopathie n° 29 - Décembre 2009.

Étiquette et contenu

Tu peux discuter avec celui qui sait,
Tu peux enseigner celui qui ignore,
Mais Bouddha lui-même ne peut rien pour celui qui croit savoir.

En visitant récemment le site de Jean-Louis Boutin, je suis tombé sur l’article du Pr Hamonet intitulé : Andrew Taylor Still et la fondation de l’ostéopathie avec en sous-titre, Contribution historique et anthropologique nouvelle. Comment ne pas être attiré par une recherche historique et anthropologique nouvelle sur Still et l’ostéopathie lorsque, comme moi, on fréquente le personnage depuis tant d’années ? De plus, les titres affichés par l’auteur, Docteur en anthropologie, ex professeur associé à l’Université du Kansas, ex chef de service (CHU Henri Mondor)  [1] laissent augurer un article particulièrement intéressant. Autrement dit, avec une telle étiquette sur le flacon, je m’attendais à un contenu de qualité ; du premier choix.
Et me voilà, tout gourmand, projeté dans la lecture et l’analyse du contenu. Las ! Quelle déception ! Oser présenter un tel texte comme une recherche anthropologique nouvelle est confondant et particulièrement inquiétant quant aux prétentions de l'anthropologie moderne !


Les sources évoquées

PT_fig1

Fig. 1 : Arthur G. Hildreth (1863-1941).

Dans sa quête, le Dr Hamonet évoque quelques sources lui ayant permis d’étayer sa recherche. Il cite notamment Arthur G. Hildreth et son livre The Lengthening Shadow of Dr. Andrew Taylor Still. C’est effectivement une bonne source. Il faut tout de même savoir qu’Arthur Hildreth a connu Still alors qu’il était encore jeune enfant et que toute sa vie, il resté fasciné par le personnage du Vieux Docteur (et non le Bon Vieux Docteur comme il est écrit p. 15). Il participe donc involontairement à transmettre une vision hagiographique (p. 1) de Still.
D’autres sources facilement disponibles en France ou sur Internet auraient pu lui être de quelque profit et lui auraient sans doute évité bien des erreurs et approximations.
Je donnerais en premier le livre de Carol Trowbridge, Naissance de l’ostéopathie. Trowbridge, elle, a mené une véritable recherche historique et anthropologique sur Still, sa vie, son parcours, en prenant grand soin de replacer cette histoire dans le contexte historique, social, culturel, philosophique et religieux du Middle West américain de la seconde moitié du dix-neuvième siècle.

Il y a également l’imposant ouvrage d’Emmons Rutledge Booth History of Osteopathy and Twentieth-Century Medicine. (1905) qui, outre la présentation du personnage Still et de la philosophie de l’ostéopathie, traite le développement et la lutte pour la reconnaissance de manière très détaillée. Cette partie nous intéresse moins, étant donnée qu’elle est particulière à l’histoire des USA, mais elle montre de quoi a été capable le lobby médical de l’époque pour essayer d’endiguer le développement de l’ostéopathie naissante. Instructif (des idées à prendre peut-être ?).

On trouve également des informations intéressantes dans l’ouvrage de Charles E. Still Jr (petit fils de Still), Frontier Doctor, Medical Pioneer, datant de 1991.

Une dernière source particulièrement pertinente, faite de textes de Still rassemblés sans commentaires : Early Osteopathy de R. V. Schnucker (1991).


Erreurs et approximations

Je n’ai pu dès le début m’empêcher de relever des erreurs et des approximations qui laissent peser quelques doutes sur la qualité des lectures de notre professeur et que je vais m’empresser de corriger. La première concerne l’allusion (à deux reprises) au récit que fait Still de son premier « traitement ostéopathique ». Le Pr Hamonet écrit que Still fait référence à un incident survenu dans son adolescence alors qu’il serait tombé d’un âne ce qui aurait entraîné des maux de tête et d’estomac. Selon lui, cet incident serait survenu en 1855. Sachant que Still est né en 1828, cela nous donne l’âge de 27 ans, ce qui, vous en conviendrez, donne une adolescence assez prolongée ! En fait, Hamonet mélange allégrement deux événements, tous deux racontés par Still dans son Autobiographie. Le premier prend place dans son enfance et termine le premier chapitre d’Autobiographie :

« Je voudrais conclure ce chapitre concernant mon expérience de jeune garçon avec un incident qui malgré sa simplicité peut être considéré comme ma première découverte dans la science de l'ostéopathie. Très tôt dans ma vie, j'ai exécré les drogues. Un jour – je devais avoir dix ans –, j'eus mal à la tête. Je pris les rênes qui servaient à mon père pour labourer et j'en fis une balançoire en les accrochant entre deux arbres. Mais la tête me faisait trop mal pour que le balancement soit confortable. Je laissai donc la corde pendre à environ vingt ou vingt cinq centimètres du sol, étalai dessus l'extrémité d'une couverture et m'allongeai sur le sol en utilisant la corde comme oreiller oscillant. Ainsi, je reposai étendu sur le dos, la corde en travers du cou. Très vite, je me sentis plus à l'aise et m'endormis. Je me réveillai peu de temps après, la mal de tête ayant disparu. Comme à cette époque je ne connaissais rien à l'anatomie, je ne prêtai pas attention au fait qu'une corde puisse arrêter un mal de tête et la nausée qui l'accompagnait. Après cette découverte, j'encordais mon cou chaque fois que je sentais venir un de ces signes. J'ai utilisé ce traitement pendant vingt ans avant qu'un peu de raison n'atteigne mon cerveau, me faisant comprendre que j'avais suspendu l'action des grands nerfs occipitaux et harmonisé le flux de sang artériel vers et à travers les veines, avec pour effet le bien être décrit au lecteur » (Still, 1998, 33-34).

PT_fig2

Fig. 2 : Premier traitement ostéopathique (Autobiography, p. 32).

Le second événement survient au cours de la guerre de Sécession à laquelle Still a participé activement, à la fois comme combattant et comme médecin. Il s’agit de la bataille de Westport (10 octobre 1864 – il a 36 ans) dans laquelle le détachement de Still s’est trouvé engagé.

« Au plus chaud du combat, une balle de mousquet traversa la poche de mon gilet, emportant une paire de gants que j'avais mise dedans. Une autre traversa le dos de mon vêtement, juste au-dessus des boutons, faisant à l'entrée et à la sortie un trou de quinze centimètres. Si les rebelles avaient su combien ils avaient été près de tuer l'ostéopathie, ils n'auraient peut-être pas été si précautionneux.
Au cours de cet engagement, je montai la mule qui avait traversé la poutre avec moi sur le dos, au Kansas. Les bouffonneries de cette créature lorsque les balles venaient siffler très près d'elle étaient amusantes. Elle avait l'impression qu'il s'agissait de petits insectes, alors que j'étais tout à fait convaincu qu'il s'agissait de balles. » (Still, 1998, 66).

PT_fig3

Fig. 3 : Still et sa mule (dans un autre épisode) Autobiography, p. 61.

Ce qu’il ne dit pas, mais que nous apprennent d’autres auteurs, (notamment Carol Trowbridge et Charles E. Still Jr), c’est qu'au cours de cet engagement, sa mule fut touchée et s’écroula et qu'il fut violemment projeté à terre, se blessant sérieusement au dos et à l’abdomen. Cette blessure [une hernie inguinale] l'handicapera tout le reste de sa vie, l'empêchant notamment de reprendre les travaux des champs (Still, 1991, 58, - Trowbridge, 1999, 185). Mais ces auteurs ne font apparemment pas partie des références collectées et utilisées par le Pr Hamonet.

Ce doux mélange peut sembler sans importance. Pourtant, il montre, ainsi que de nombreux autres petits détails du texte que le Pr Hamonet n’a pas lu Autobiographie. Je ne peux lui en vouloir. Pour l’avoir traduite, je sais que ce n’est pas facile. Mais, à l’évidence, il n’a pas lu non plus les autres écrits de Still, ni quelques autres, essentiels, qui lui auraient évité bien des erreurs.

Page 15 : « … après l’avoir rejeté à cause de son projet ‘d’ostéopathie’, ses frères le rejoindront’. » En fait, un seul de ses frères, Edward Cox (1825-1906) deviendra ostéopathe. Ce ne sont pas les frères de Still qui « contribueront activement au développement de l’ostéopathie, » mais ses enfants. D’ailleurs sur la figure 11, le personnage est bien Harry Mix Still (1867-1942), mais contrairement à ce que dit la légende, Harry n’est pas frère, mais fils (un des jumeaux) de Still. Quant aux les signatures sur la photo, ce sont celles des deux enfants d’Harry Mix, Fred Mix Still (1898-1978) et Richard H. Still (1903-1980).

Page 19 : « Son frère, Charles Still, opposait... » Il ne s’agit pas de son frère, mais de son fils aîné, Charles Edward Still (1865-1955).

Fig. 4 : Harry-Mix Still (1867-1942).

PT_fig4

Figure 14 : La légende (française) dit : « A. T. Still est accompagné de son épouse qui frappe sur la Remington les commentaires de son mari. » Il ne s’agit pas de l’épouse d’A. T. Still (comparez avec la photo de la figure 11), mais de sa secrétaire, Annie Morris. Quant à la Remington, j’aimerais bien savoir comment il a deviné que la machine à écrire en était une. Rien sur la photo ne permet de le dire, même si on peut le supposer, étant donné la suprématie de cette marque dans le domaine. Mais il s’agit d’une extrapolation, qui sied mal à une démarche qui se veut anthropologique.

PT_fig5

Fig. 5 : Still est sa secrétaire, Annie Morris.

Page 18, à propos de la tentative que fit Still de suivre une formation médicale à la Kansas City School of Physicians and Surgeons, le Pr Hamonet me cite (c’est trop d’honneur) en disant que Still a abandonné, dégoûté par les enseignements. C’est juste, mais il oublie de donner quelques détails :

« Ultérieurement, il dira que lors de son entrée à l’École de médecine et de chirurgie de Kansas City, immédiatement au sortir de la guerre de Sécession, il fut dégoûté par les enseignements et n’alla pas jusqu’au diplôme. Évidemment, un diplôme d’une école médicale de l’époque ne signifiait pas grand chose, si ce n’est un papier à accrocher au mur. Les conditions exigées pour entrer dans ces entreprises pour la plupart commerciales se réduisaient généralement à la capacité de payer les frais de scolarité. L’étudiant devait assister à un cours de deux années de conférences échelonnées de novembre à février, la seconde année présentant le même programme que la première, sans entraînement clinique et comme beaucoup d’étudiants étaient illettrés, seul un bref examen oral était requis pour obtenir le diplôme » (Trowbridge, 1999, 133-134).

Tous ces détails incorrects montrent que l’auteur de cet article ne connaît pas l’histoire de Still et de sa famille et ne s’est pas donné la peine de se documenter sérieusement.


Sur la philosophie de l’ostéopathie

Page 18 : « On est en face d’une théorie simpliste, très “mécaniste”, uniciste qui explique tous les états pathologiques par un mécanisme identique conduisant, avec des variantes, au même type de traitement. Cette approche apparaît également très ‘matérialiste’, ne laissant pas de place à la psychologie du patient qui se trouve réduit à un assemblage d’os, de ligaments et de muscles. » Voilà qui est carrément mensonger. Le Pr Hamonet se sert d’un extrait de présentation de l’ostéopathie faite sur le site Internet de l’UFOF. On peut éventuellement reprocher à l’UFOF de ne pas évoquer tous les aspects de l’ostéopathie, mais il est abusif de généraliser et d’appliquer cela à l’ostéopathie en tant que telle. D’un point particulier, il fait une généralité, un basique des processus de dépréciation pas d’une véritable démarche d’anthropologue. Il existe en ostéopathie des approches somato-émotionnelles qui prennent en compte les aspects psychologiques du problème du patient.

De plus, puisque le titre de son article est : Andrew Taylor Still et la fondation de l’ostéopathie, on peut légitimement se demander pourquoi le Pr Hamonet est allé chercher une définition utilisée aujourd'hui par un organisme socio-professionnel, au lieu de se référer à la définition qu’en donnait Still lui-même. Cette définition se trouve à la fin de l’Autobiographie. Le mot Ostéopathie y est défini avec plusieurs acceptions :

Ostéopathie (n. f.) du grec osteon (os) et pathos (souffrant) voir ci-dessus.
Juridique : Un système, une méthode ou une science de la guérison (voir les statuts de l'état du Missouri).
Historique
: L'ostéopathie fut découverte par le Dr A. T. Still, de Baldwin, dans le Kansas en 1874. Le Dr Still estima qu'un flux naturel de sang correspond à la santé ; et la maladie est l'effet d'une perturbation locale ou générale du sang – ce qui excite les nerfs, oblige les muscles à se contracter, comprimant le flux de sang veineux vers le cœur ; et les os peuvent être utilisés comme leviers pour relâcher la pression des nerfs, veines et artères (A. T. Still).
Technique
: L'ostéopathie est la science consistant en une connaissance exacte, exhaustive et vérifiable de la structure et des fonctions du mécanisme humain, anatomiques, physiologiques et psychologiques, incluant la chimie et la physique de ses éléments connus, ayant permis de dé-couvrir certaines lois organiques et ressources curatives au sein du corps lui-même par lesquelles, la nature, sous le traitement scientifique, original à la pratique ostéopathique, différent de toutes les méthodes ordinaires de stimulation externe, artificielle ou médicinale, et en accord harmonieux avec ses propres principes mécaniques, ses activités moléculaires et processus. (A. T. Still, 1998, 360).

PT_fig6

Fig. 6 : Facsimilé de la page de définition de l’ostéopathie, dans Autobiography.

Donc, même si la définition a évolué elle comportait dès le départ, l’aspect psychologique de la santé. Je puis vous proposer la définition actuelle retenue pour les ostéopathes américains (ils sont médecins) :

La médecine ostéopathique est une philosophie des soins de santé et un art particulier, supporté par une connaissance scientifique étendue ; sa philosophie embrasse le concept d’unité de structure (anatomie) et de fonction (physiologie) de tout organisme vivant. Son art consiste en l’application de sa philosophie dans la pratique de la médecine, de la chirurgie et de toutes leurs branches et spécialités. Sa science inclut la connaissance comportementale, chimique, physique, spirituelle et biologique, en relation avec l’établissement et le maintien de la santé aussi bien que dans la prévention et le soulagement de la maladie. Les concepts ostéopathiques s’appuient sur les principes suivants : 1/ l’être humain est une unité de fonction dynamique ; 2/ les processus corporels comportent des mécanismes auto-régulateurs qui sont, par nature, auto-guérisseurs ; 3/ structure et fonction sont étroitement et mutuellement interdépendantes, à tous les niveaux ; 4/ tout traitement rationnel se fonde sur ces principes.  [2]

Même si cette définition doit être adaptée puisque la plupart des ostéopathes français ne sont pas médecins, elle montre clairement que l'ostéopathie s’intéresse à bien autre chose que la seule mécanique.

Page 18 encore : « Cette approche apparaît également très ‘matérialiste’... » Dire cela à propos de Still et de l’ostéopathie démontre une méconnaissance totale de l’ostéopathie et de l’importance accordée par Still aux aspects non matériels de l’humain (ce qu’on lui reproche d’ailleurs aussi beaucoup !)

« Je trouve en l'homme un univers en miniature. Je trouve la matière, le mouvement et l'esprit. » (Still, 1998, 306).

Page 18 toujours : « La théorie ostéopathique inaugurale de Still introduit la notion d’un pouvoir thérapeutique spécifique, propre à l’ostéopathe, seul capable par le contact direct de ses doigts de comprendre et de guérir certains désordres du corps et de rendre la santé au malade. » C’est faux. Still insiste pour dire que ce n’est pas le praticien qui guérit son patient. C’est le patient qui se guérit lui-même. Le principe d’auto guérison est une des points fondamentaux de la philosophie ostéopathique.

« Le devoir du praticien n'est pas de guérir le malade mais d'ajuster une partie ou l'ensemble du système afin que les fleuves de la vie puissent s'écouler et irriguer les champs assoiffés » (Still, 1998, 184).


Dans la discussion

Page 19. Dans le premier point de la discussion, le Pr Hamonet déplore que « les méthodes d’examen vues par l’ostéopathe, les traitements et leurs indications ne soient pas présentés. » Cette affirmation est non seulement non fondée (il ne dit d’ailleurs pas sur quoi il se fonde pour affirmer cela), mais également fausse. Ces points sont largement abordés par Still dans Ostéopathie recherche et pratique l’ouvrage où, s’appuyant sur ses connaissances anatomiques, physiologiques et cliniques, Still nous explique sa manière de raisonner pour traiter les différentes régions et les différentes maladies. Évidemment, nos connaissances dans les domaines de la biologie et de la physiologie ont sérieusement évolué depuis l'époque de Still, et certaines affirmations peuvent nous paraître aujourd'hui désuètes, voire erronées (le contexte, Professeur, le contexte !). Cependant, le raisonnement demeure toujours cohérent, notamment par rapport à l'organisation de la vie et à l'anatomie qui, elles, n'ont pas changé depuis l'époque de Still. Je ne puis m’empêcher de trouver étrange qu’un auteur qui prétend développer une démarche anthropologique, ne se soit même pas donné la peine de lire les ouvrages de Still, qui fondent l’ostéopathie.

Par ailleurs, d’autres auteurs contemporains de Still ont écrit sur la question. Le meilleur ouvrage est sans doute celui de Guy D. Hulett A Textbook of the Principles of Osteopathy (1903), ouvrage qui expose clairement la manière de traiter en ostéopathie, dans le respect de la philosophie ostéopathique. D’autres ouvrages sont également intéressants, notamment ceux de Charles Hazzard, Principles of Osteopathy (1899) et de Carl McConnell The Practice of Osteopathy (1899) A l’époque de la publication de leurs livres, ces trois auteurs enseignaient les techniques ostéopathiques au collège de Kirksville (sous la supervision de Still, donc). Évidemment, depuis cette époque de nombreux ouvrages ont été publiés sur ces questions.

Page 19. Dans le point 3 de la discussion, à propos de Darwin et de l’évolutionnisme, le Pr Hamonet écrit : « il aurait cependant été intéressant de connaître ses réactions [il parle de Still] face à l’évolution des espèces... » Mais, cher Professeur, nous les connaissons ces réactions ! Il suffit de lire Trowbridge qui nous explique que comme nombre de ses contemporains, Still a été séduit par la théorie évolutionniste de Darwin (biologique) et de Spencer (philosophique) mais qu'elle a généré chez lui un conflit essentiel : bien que sa pertinence et sa cohérence l’aient fasciné, cette philosophie s'opposait au modèle biblique fondant la doctrine méthodiste (le créationnisme) dans laquelle il baignait depuis l'enfance. Face à ce dilemme, il aurait pu, comme tant d'autres, se réfugier dans la certitude confortable de la tradition et s'y figer (ce qu’ont fait la plupart). Mais Still, progressiste, était fasciné par les vastes horizons qu'ouvrait la théorie évolutionniste. Enraciné dans des convictions héritées du XVIIIe siècle, mais désirant vivre en homme du XIXe , il a dû gérer ce changement, sans probablement être conscient de ce qui se passait. Carol Trowbridge nous dit que cela généra un important conflit intérieur, aggravé par l’incompréhension de ses contemporains :

« La théorie de l’évolution déclencha un traumatisme étendu parmi les intellectuels. ‘Quitter un point de vue statique sur le monde’ pour un ‘de création continue…’ ne pouvait se produire sans un grand ébranlement » (Trowbridge, 1999, 209).

Trowbridge nous dit également que l’ostéopathie doit à Spencer une structure philosophique, un modèle, ou plus exactement un méta modèle, c’est-à-dire un large cadre conceptuel au sein duquel Still a pu élaborer un concept cohérent, pouvant servir de fondement à son savoir-faire thérapeutique.

« De l’approche holistique aux mécanismes de la physiologie, à l’électricité et au magnétisme, la philosophie de Still est imprégnée d’allusions à la philosophie spencérienne, mettant l’accent sur les thèmes chers à Spencer que sont la causalité naturelle, ou cause et effet, la dépendance mutuelle des parties, structure et fonction, les effets de l’utilisation et de la désuétude, le concept de matière, mouvement et force aussi bien que le terme ‘Inconnaissable’, se référant à Dieu. »
« Certains comme Still, ne s’appesantirent pas sur les origines de leur pensée mais essayèrent simplement d’incorporer et d’utiliser les principes sous-jacents à la théorie de l’évolution. Still ne décrivit jamais l’ostéopathie comme une « thérapeutique évolutionniste, » pas plus que Louis Henry Sullivan, ni Frank Lloyd Wright n’utilisèrent les termes « d’architecture évolutionniste, » William Jones celui de « psychologie évolutionniste, » Frederick Jackson Turner celui « d’histoire évolutionniste, »[i] ou Jack London celui de « littérature évolutionniste » ; pourtant tous fondèrent leur pensée sur l’évolution, particulièrement sur les écrits d’Herbert Spencer. Ainsi, Still devrait être reconnu comme les autres le furent dans leurs domaines respectifs, pour avoir le premier appliqué les concepts de l’évolution à une nouvelle approche de la guérison »
(Trowbridge, 1999, 227).


Dans les conclusions

Page 20 : « Les pratiques de médecine manuelle, incluant les manipulations, existaient bien avant Still et Palmer. Hippocrate lui-même connaissait ces traitements. Il n’y a donc pas de ‘découverte’ par Still mais plutôt la fondation à partir d’un discours pseudo scientifique de ce qui apparaît comme une croyance dans une autre façon de traiter et de guérir. » Notre auteur, ici assimile purement et simplement ostéopathie et manipulation (vertébrale). Nous avons là une belle manipulation, mais pas de vertèbres, de concepts !

1. Still n’a jamais prétendu avoir inventé les techniques manuelles qu’il utilisait. Il en parle d’ailleurs très peu, au point qu’on ne sait pas exactement comment il travaillait. Il prétend, en revanche, avoir découvert l’ostéopathie. Mais découvrir n’est pas inventer. Découvrir, c’est amener à l’observation ou à la conscience quelque chose qui existait déjà. C’est bien ce que prétend Still.

« Je ne prétends pas être l'auteur de cette science qu'est l'ostéopathie. Ses lois n'ont pas été formulées par une main humaine. Je ne réclame pas d'autre honneur que celui de l'avoir découverte » (Still, 1998, 276).

2. La « manipulation » (le thrust) est une des techniques utilisées par les ostéopathes pour débloquer des structures bloquées. Il en existe beaucoup d’autres (strain-counter strain de Jones, techniques d’énergie de Mitchell, techniques de fascia, techniques de Sutherland, etc.)

3. Still n’était pas favorable au thrust. Et contrairement à ce qui est encore parfois enseigné dans les collèges, il n’encourageait pas ces pratiques :

« Je désire exprimer clairement qu'il existe de nombreux moyens pour ajuster les os. Et lorsqu'un praticien n'utilise pas la même méthode qu'un autre, cela ne démontre aucunement de l'ignorance criminelle de la part de l'un ou de l'autre, mais simplement deux moyens différents pour obtenir des résultats. Un habile mécanicien possède plusieurs méthodes par lesquelles il peut parvenir au résultat désiré. [...] Le choix des méthodes doit être décidé par chacun, et dépend de sa propre habileté et de son jugement. Un praticien est droitier, un autre gaucher. Ils choisiront différentes méthodes pour accomplir la même chose. Chaque praticien devrait utiliser son jugement personnel et choisir sa propre méthode pour ajuster tous les os du corps. Le problème n'est pas d'imiter ce que font avec succès quelques praticiens, mais de ramener un os de l'anormal au normal. » (Still, 2001, § 91).

4. L’ostéopathie n’est pas de la manipulation. Ce qui fait l’ostéopathe, ce ne sont pas les techniques qu’il pratique, c’est l’esprit dans lequel il les pratique. Et cet esprit est guidé par la manière dont il envisage la vie, le vivant, l’humain à différents niveaux de son être : physique, mental, psychologique, c’est-à-dire une philosophie. Still (et ses successeurs) nous disent beaucoup de choses là-dessus, pourvu que nous acceptions de les lire et d’être simplement ouverts à ce qu’ils nous disent.


Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose [3] 

En plein d’endroits de son texte, le Pr Hamonet se permet des affirmations fausses, péjoratives ou dépréciatives qui laissent planer sur l’ensemble un insaisissable sentiment de raillerie, incompatible avec un travail d’anthropologue.

Dans l’introduction, le Dr Hamonet évoque p. 14 le magicien d’Oz et Michael Jackson. J’ignorais qu’ils étaient contemporains de Still et avaient quelque chose à voir avec l’ostéopathie...

De l’ostéophilie à l’ostéopathie, déjà le titre... un rien railleur non ? Et puis, que vient faire là la diatribe contre les kinésithérapeutes et ergothérapeutes exhibant un squelette dans leurs salles de cours et lieux de formation ? Je ne saisis vraiment pas l’intérêt d’une telle remarque simplement et inutilement dépréciative qui n’a rien à voir avec le sujet de fond.

Still était « persuadé qu’entre Hippocrate et lui, il n’y avait personne. » Qu’est-ce qui vous permet Professeur, d’affirmer une telle chose ? Ce n’es pas de l'anthropologie, c’est du persiflage.

Page 17 : « Ceci confère un pouvoir spécial aux ostéopathes qui, seuls, sont aptes à guérir ». D’où tenez-vous cela Professeur ? Calomnie, pure est simple :

« Enlevez tous les obstacles et lorsque cela est fait intelligemment, la nature fera gentiment le reste » (Still, 1998, 300).

Page 17 encore : « ceci est toujours d’actualité car un étudiant parisien en ostéopathie nous confiait récemment avec aplomb qu’à la différence des kinésithérapeutes, les ostéopathes ‘sentaient’ la vibration des molécules. » Il se peut qu’un étudiant ait « confié » cela au Pr Hamonet, et c’est, bien entendu, une stupidité. Mais ainsi présentée, elle laisse supposer que tous les ostéopathes croient et répercutent ce genre d’imbécillité, ce qui est, heureusement, totalement faux. D’un point particulier, on fait une généralité. Technique classique dans la dévalorisation. Ainsi, calomniez, calomniez...

PT_fig7

Fig. 7 : A. T. Still et William Smith en discussion


Avant de terminer

Je voudrais présenter le témoignage du Dr William Smith, Un médecin, un vrai, diplômé de la faculté de médecine d'Édimbourg en Écosse. À l’époque de l’installation des Still à Kirksville, il était représentant en matériel médical et, à ce titre, visitait les médecins. Il avait parié avec certains médecins de Kirksville qu’il parviendrait, grâce à un interrogatoire serré, à confondre Still, considéré comme un charlatan  [4]. Après s’être fait soigner par Still, Smith lui demanda d’expliquer l’ostéopathie :

« Ce qu’il me dit semblait tellement éloigné de tout ce qu’on m’avait enseigné dans les écoles médicales, si complètement absurde et chimérique que je lui demandais des preuves de ce qu’il avançait. Les preuves me furent données par les quelques seize patients qui témoignèrent de leur condition lors de leur arrivée à Kirksville et de leur état consécutif au traitement. [...] Laissez moi vous dire que l’ostéopathie ne peut être évaluée que par un esprit clair et sans préjugé. Si un homme, un médecin, vient à Kirksville et entend ce qu’il entendra tout en raisonnant à partir de ce qu’il a appris dans une école médicale, la seule conclusion possible pour lui est que l’ostéopathie est une tromperie et une illusion, une gigantesque foutaise destinée à extorquer tous les mois des centaines de dollars aux malades et aux affligés. Mais, si l’investigateur se donne la peine d’approcher le problème comme s’il n’y connaissait rien (et quatre années d’expérimentation de l’ostéopathie, me permettent d’affirmer que les docteurs n’y connaissent pas grand chose), de ne rien accepter pour acquis, de n’accepter aucune déclaration pour ou contre l’ostéopathie, mais de se contenter d’interroger une douzaine de patients en les considérant comme des hommes et des femmes sensés et non comme des hystériques, prêts pour l’asile d’aliénés ou comme des menteurs patentés, alors, s’il est homme honnête, il devra conclure, comme je le fis, qu’il existe encore des choses dans l’art de guérir qui ne sont pas connues de la profession médicale. » (Schnucker, 1991, 75)

C’est ainsi que Smith aidera à créer le collège de Kirksville et y enseignera l’anatomie pendant plusieurs années.

PT_fig8

Fig. 8 : Le corps enseignant du collège de Kirksville en 1898.

Pour espérer comprendre vraiment l’ostéopathie, il faut se plonger dedans, sans retenue et non pas se contenter de contempler de l’extérieur : Comme le dit Albert Einstein dans une lettre à Gertrude Warschaeuer à propos de la capacité qu’avaient les anciens d’observer sans juger : « À l’époque de Faraday n’existait pas encore la spécialisation morne qui scrute avec autosuffisance à travers des lunettes à monture d’écaille, et détruit la poésie. »  [5]

 


Pour conclure

Personnage étrange et complexe, Still a beaucoup dérangé ses contemporains. Apparemment, il dérange encore aujourd’hui. Il n’hésitait pas à braver les interdits, les attitudes figées, le qu'en-dira-t-on. Il ne se comportait pas comme tout colon moyen était supposé le faire. Il était vraiment anticonformiste. Ce qui lui a valu de passer pour un original, un excentrique, voir un fou. Aujourd’hui, on dirait qu’il était un peu fêlé. Mais comme l’a dit Audiard, « Heureux les fêlés car ils laissent passer la lumière. » Je comprends que le personnage soit difficile à saisir, que l’ostéopathie soit difficile à comprendre, surtout pour un médecin dont le formatage est radicalement différent de ce que propose l’approche ostéopathique. Cela, personne ne peut le reprocher au Pr Hamonet. Ce qu’on peut en revanche lui reprocher, c’est, qu’au lieu de chercher honnêtement à comprendre, ce vers quoi devrait le pousser sa qualité d’anthropologue, il cherche à dénigrer et à dévaloriser sournoisement Still et ses découvertes.

Comme il le fait remarquer fort justement (une fois n’est pas coutume) dans sa conclusion, les ostéopathes apportent aujourd’hui à leurs patients un service que la médecine et les médecins ne lui apportent plus. C’est plutôt dans cette direction de recherche que l’anthropologue pourrait apporter des éléments intéressants pour comprendre pourquoi l’ostéopathie (malgré toutes les oppositions qu’elle rencontre) continue à se développer. Au lieu de cela, il adopte une attitude destructrice particulièrement choquante au moins à deux niveaux :

Le premier parce que le lecteur (sans doute médecin et déjà acquis à sa cause, puisque faisant partie de son groupe) [6]  qui prendra connaissance de ce texte, se fiera logiquement à l’étiquette Contribution historique et anthropologie nouvelle et à sa qualité d’anthropologue, pour gober ce qu’il écrit sans discuter. Ce lecteur lambda trouvera là des arguments qui lui sembleront irréfutables pour étayer un discours anti-stillien primaire alors que les éléments présentés sont pour la plupart non ou mal fondés, imprécis, souvent faux.

Le second, parce qu’il pose un réel et important problème d’éthique. Comment un anthropologue diplômé peut-il oser présenter un tel travail, manifestement bâclé et orienté vers la destruction comme une contribution anthropologique nouvelle ? Faut-il que Still, l’ostéopathie et les ostéopathes (surtout les non-médecins) dérangent le Pr Hamonet, pour qu’il en arrive à une telle extrémité !

PT_fig9

Fig. 9 : A. T. Still montrant des os...


Notes

1  - Pour connaître tous les titres du Pr Hamonet (la liste est impressionnante), je renvoie le lecteur à son site Internet : http://claude.hamonet.free.fr/fr/art_osteo.htm

2  - Source : Glossary of Osteopathic Terminology (1999). AOA Yearbook and Directory of Osteopathic Physician. Chicago : American Osteopathic Association, 863.

3  - Francis Bacon, extrait de l'Essai, sur l'athéisme.

4  - Still évoque sa rencontre avec Smith dans son Autobiographie (Still, 1998, 139-140) anecdote également évoquée par Trowbridge (Trowbridge, 1999, 198-200).

5  - Albert Einstein, Einstein, a Portrait, p. 104 Compiled by Mark Winokur, Pomegranate Arts Books, 1984. (In Milne, 1988, 4).

6  - Cet article est tiré de la revue de Médecine Manuelle-Ostéopathie n° 29 de décembre 2009. Ce journal est la revue du Syndicat de Médecine Manuelle-Ostéopathie de France (SMMOF ) qui, malgré le nom Ostéopathie ajouté à Médecine Manuelle, n’est pas réputé favorable à l’ostéopathie traditionnelle, encore moins lorsqu’elle est pratiquée par des non-médecins.


Bibliographie

Booth, Emmons Rutledge, 1905. History of Osteopathy and Twentieth-Century Medicine. Caxton Press, Cincinnati, 480 p., ISBN : -.

Gaisnon, Laurent, Tricot, Pierre : Andrew Taylor Still, conférence présentée devant la Société des Ostéopathes de l’Ouest, le 7 mars 2009. Téléchargeable sur Internet à l’adresse suivante : http://soosteo.free.fr/IMG/pdf/ATStill-SOO.pdf

Hazzard, Charles, 1899. Principles of Osteopathy. Charles Hazzard, Kirksville, Mo, 330 p., ISBN : .

Hildreth, Arthur Grant, 1942. The Lengthening Shadow of Dr. Andrew Taylor Still. Simpson Printing Company, Kirksville, Missouri, , ISBN : .

Hulett, Guy D., 1903. A Textbook of the Principles of Osteopathy. Journal Printing Company, Kirsville Mo, USA, 370 p., ISBN : -.

McConnell, Carl, 1899. The Practice of Osteopathy. McConnell, Kirksville, Mo. 765 p., ISBN : .

Milne, Hugh, 1995. The Heart of Listening. North Atlantic Books, Berkeley, California, , ISBN : 1-55643-181-3.

Schnucker, R. V., 1991. Early Osteopath. The Thomas Jefferson University Press, Kirksville, Missouri, ISBN : 0-943549-11-6.

Still, Andrew Taylor, 1998. Autobiographie. Sully, Vannes, 362 p., ISBN : 2-911074-08-04.

Still, Andrew Taylor, 2001. Ostéopathie, recherche et pratique. Sully, Vannes, 314 p., ISBN : 2-911074-29-7.

Still, Andrew Taylor, 2003. Philosophie de l'ostéopathie. Sully, Vannes, 320 p., ISBN : 2-911074-64-5.

Still, Andrew Taylor, 2009.La philosophie et les principes mécaniques de l'ostéopathie. Sully, Vannes, ISBN : 978-235432-037-9.

Still, Charles, 1991. Frontier Doctor, Medical Pioneer. The Thomas Jefferson University Press, Kirksville, Missouri, ISBN : 0-943549-13-2.

Trowbridge, Carol, 1999. La Naissance de l'ostéopathie. Sully, Vannes, 292 p., ISBN : 2-911074-16-5.

Les Revues

Calendrier Formation

Février 2019
L Ma Me J V S D
1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28

Congrès & conférences

copyright sceau1

site logo petit1© 2000-2018 - Jean-Louis Boutin
Informations légales
Le site de l'Ostéopathie est déclaré à la CNIL sous le N° 723319

Aller au haut